PhotoDeClasse

J'ai revu un camarade de lycée.
Camarade. Je n'aime pas ce terme qui sous-entend une complicité entre deux individus mais je n'ai pas trouvé plus adéquat. S'il y avait complicité, elle fut forcée et de courte durée. À quel élève demande-t-on son avis quant à la composition d'une classe ?
J'ai revu JP. Je ne l'ai pas rencontré, juste vu et entendu. Mon condisciple est passé au journal télévisé. Je n'ignorais rien de son parcours professionnel : homme public, publié... Il n'en faut pas plus pour écorner la vie privée.
Étonnamment (ce mot prend toute sa signification lorsque l'on connai(ssai)t un tant soit peu le personnage), il fut l'un des seuls à se manifester et à indiquer sa présence sous une photo de classe déposée par mes soins sur un certain réseau social. En bonne curieuse (on peut y voir l'intérêt que je porte à mes semblables), je m'étais empressée de vérifier son pedigree. Brillant...
Brillant, il l'était déjà dans les années 70. Le savait et ne se privait pas de le faire sentir à celles et ceux qui peinaient sur leurs thèmes latins et dissertations philosophiques. Dans notre section, comme dans la plupart des classes, tout un panel de jeunes cerveaux. Des médiocres, des "peuvent mieux faire mais n'en ressentent pas le besoin ou l'envie", des satisfaisants... et les autres. Ceux qui excellaient en tout et partout. Ceux que chaque heure d'étude rapprochait de la lumière. Nous ne jouions pas dans la même cour.

Quarante ans se sont écoulés. Le cheveu un peu moins sombre, la silhouette légèrement épaissie. Nonobstant ces détails infimes, j'ai retrouvé JP tel qu'il était à la veille du Bac.

MON lycée est (était) un vivier de personnalités. Plus ou moins célèbres, plus ou moins intéressantes selon nos  critères personnels. J'imagine qu'il en est de même pour nombre d'établissements scolaires mais là n'est pas le propos.
Lycée réputé libéral, à la limite du laxisme, ce n'est pas sans appréhension que la collégienne un peu complexée, encore gamine, que j'étais alors, en franchit les portes en septembre 71. Des oiseaux de mauvaise augure, toujours prompts à médire et à souhaiter le mal qu'ils disaient dénoncer, s'étaient empressés de tracer un portrait peu flatteur de mon avenir au sein d'un tel bouge. Mes parents s'en étaient inquiétés mais qu'auraient-ils pu opposer à la décison académique ?
Soixante-huit était passé par là et la pilule n'était pas simple à avaler pour certains conservateurs.

JP n'est pas la seule célébrité qu'il m'ait été donné de côtoyer entre ces murs. Une comédienne dont je tairai le nom fit également partie de cette fournée post-soixante-huitarde. Ses arguments n'étaient pas les mêmes, elle se distinguait d'une autre façon tout aussi convaincante. Elle sut convaincre. Elle semblait déjà femme. J'étais loin derrière. Ce n'est que bien plus tard que j'ai appris la souffrance qui l'habitait. Bien plus tard que j'ai su que j'avais été heureuse quand elle ne l'était pas.

À l'instar de mon frère qui peine à m'accorder le statut de grand-mère, refusant de me voir autrement qu'en fillette aux genoux couronnés et à la mèche rebelle, je ne parviens pas à oublier, en chaque personne croisée, l'enfant ou l'adolescent qu'il fût et que j'ai connu. C'est ainsi que je me surprends à formuler des reproches souvent dérisoires, toujours dépassés. Vieux règlements de compte jamais aboutis. Sentiment trompeur de retour en arrière possible, de maîtrise du temps. D'autres, bien plus érudits, ont vainement essayé.

 Ô temps suspends ton vol! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

2013_02_05

*dessins empruntés sur le Net