Elle s'appelait Anne et son esprit battait la campagne depuis tant d'années que certaines bonnes âmes du cru avaient oublié jusqu'à son existence.
Elle avait été jolie, fine, intelligente. Son diplôme d'infirmière en poche, elle avait, croyait-elle, rencontré l'amour sous les traits d'Eugène.
Son Prince charmant faisait partie de la grande famille de la Terre, agriculteur, cultivateur, éleveur ...
Son château : une grande longère tout en granit bâtie.
Son royaume, de grasses prairies et de champs fertiles composé, promettait de belles récoltes et une vie facile. Des générations de paysans avaient oeuvré sur cette terre, suant sang et eau pour faire de ce lieu enchanteurl la  ferme la plus opulente de la commune.
Opulente et isolée ... perdue dans une campagne, charmante certainement, mais qui savait être angoissante pour une jeune urbaine condamnée à la subir saison après saison. N'est pas "terrien" qui veut.

La vie n'est pas plus un conte de fée qu'un long fleuve tranquille .
Pour Anne, le réveil fut rapide et rude... Le Prince avait un vice, une addiction, une maladie ... Les voisins connaissaient son penchant pour la bouteille et murmuraient sous cape. Se poussant du coude, pariant sur la capacité de cette fille de la ville à supporter ce travers. On sait mais on ne fait rien. Chacun sa vie, chacun ses problèmes. Et puis personne ne l'avait obligée la Demoiselle à épouser cet ivrogne ...

Tôt matin, Eugène enfourchait sa bécane, une pétrolette antédiluvienne et éructante et se précipitait vers le premier comptoir disposé à soulager sa soif inextinguible.
Sa journée était ainsi faite d'allers et retours continus. Les fossés l'accueillant bien souvent lorsque la route et la mobylette refusaient de le ramener au domicile familial. Une ardoise dans chaque bistrot : on ne refuse pas un si bon client !
Il n'était pas méchant Eugène, juste faible et fainéant. Et s'il est un défaut que la Terre ne pardonne pas, c'est bien la paresse !
La belle ferme ne tarda pas à perdre toute sa superbe ... et les braves (!) gens (jaloux ?) de se vanter d'avoir prédit cette triste issue ...

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Je me rappelle les toitures éventrées, la cour où la volaille ne picorait plus, les écuries et les étables vides ...
Je revois les épis qui attendaient d'être moissonnés, j'entends les vaches qui appellent la traite ...

Anne qui se cachait au moindre bruit, ne se montrant qu'une fois le danger écarté.
Je savais, nous savions qu'elle nous épiait lorsque nous courions en criant dans les chemins. Essayant de grapiller quelques miettes de bonheur, se rappelant les beaux jours passés.
Anne qui n'avait plus une once de vie sociale. Anne qui craignait jusqu'au regard d'un enfant. Survivant grâce à la générosité -à la pitié ?- de quelques uns.
Vêtue d'un sarrau informe, chaussée de bottines éculées, elle ramassait les pissenlits, les mûres dans les haies, cueillait les champignons et les merises ...

Victime de ses excès, Eugène tira sa réverence, rejoignant un monde que l'on dit meilleur.
Quel avenir pour Anne ? Incapable de subvenir au moindre de ses besoins, il était inconcevable qu'elle demeure seule. Elle fut placée dans une institution qui accueillait les âmes en peine et les esprits à la dérive. Son séjour y fut bref ...
Estimant certainement qu'elle avait supporté plus que son compte, l'Ankou ne tarda pas à venir la chercher ...

Faut-il croire au mauvais sort ? Le domaine, vendu, cria vengeance longtemps et fit souffrir les propriétaires successifs au-delà du supportable, les accablant de drames dignes des films les plus noirs ...

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 La Sainte Patronne des Bretons n'avait pas su protéger sa filleule ...

photos empruntées sur le Net